Avec Mi Morna - N'oublie pas - Méliné Ter Minassian interroge l'héritage

par Penjamin HAGI MANOUGIAN

À travers un solo profondément incarné, la comédienne et metteuse en scène Méliné Ter Minassian explore la mémoire arménienne, l’expérience diasporique et les mécanismes intimes de la transmission. Entre théâtre physique, mémoire familiale et dialogue avec les absents, elle signe une œuvre sensible et engagée, à découvrir en mars prochain au Théâtre du Chariot à Paris.

Seule en scène, Méliné Ter Minassian explore les traces laissées par l’Histoire dans les corps et les familles. Née d’une recherche entamée il y a près de dix ans et nourrie par la guerre d’Artsakh en 2020, la pièce s’inscrit dans une recherche au long cours sur la mémoire, les héritages et les identités diasporiques. À quelques mois des représentations parisiennes, l’artiste revient sur la genèse de cette pièce, son parcours et les enjeux politiques et intimes qui traversent son travail.

France Arménie : Le titre de votre spectacle, Mi morna – n’oublie pas, j’oublie, est énigmatique. Que dit-il du spectacle et de votre démarche ?

Méliné Ter Minassian : Ce spectacle fait suite à une première étape, Mi morna, moranum em, qui mettait en relation les deux Arméniens, occidental et oriental. Pour moi, la question centrale est : qu’est-ce qu’on veut transmettre, laisser de côté ou simplement ne peut transmettre ? En tant qu’héritière d’une histoire, je réfléchis à ce qu’on souhaite garder ou parfois s’en éloigner. Il était important de ne pas rester seulement dans l’injonction “ Souviens-toi ! ”, très présente chez les Arméniens, mais aussi de revendiquer de ne pas être uniquement des victimes. Dans le spectacle, je joue entre deux identités, ma grand-mère, Anahide Ter Minassian, et moi-même. Quand je dis “ N’oublie pas ”, c’est elle qui me parle, mais quand elle dit “ J’oublie ”, c’est réel : en fin de vie, elle exprimait le besoin de prendre ses distances avec ce passé et m’encourageait à continuer d’avancer. Cette volonté que les générations futures ne se tournent pas seulement vers la douleur traverse tout le spectacle.

La pièce prend naissance pendant la guerre d’Artsakh en 2020, alors que vous étiez enceinte. Comment cette expérience ambivalente a-t-elle nourri l’écriture ?
En réalité, le spectacle n’est pas né uniquement de là. C’est une recherche qui dure depuis presque dix ans. Mais cette expérience a clairement influencé des choix dramaturgiques. Avant, j’avais une approche plus large du projet. La guerre d’Artsakh, dont on a très peu parlé en France, a créé un silence douloureux pour beaucoup d’Arméniens et d’Arméniennes de la Diaspora. Cette ambivalence entre le besoin de se souvenir et celui d’aller de l’avant s’est cristallisée dans cette expérience. En tant que personne de la Diaspora, je me sentais profondément connectée à ce qui se passait en Arménie, tout en vivant une vie personnelle sereine en France. Cette double vie, ce sentiment d’être à la fois là et pas là, est très fort dans les moments de guerre, et je pense qu’il est partagé par beaucoup de personnes issues de l’exil.
La pièce voit le jour cinq ans après la guerre. Pourquoi la créer maintenant ?
J’aimerais dire que c’est un choix volontaire, mais il y a aussi des questions de production et de temporalité. Le projet est très intime et lié à des événements personnels, notamment le décès de ma grand-mère. Tant que tous ces éléments n’étaient pas là, il m’était impossible de me précipiter. Le projet a commencé en 2015 et a traversé différentes étapes avant de trouver sa forme actuelle.

Dans la pièce, vous convoquez votre grand-mère disparue et d’autres figures du passé. Pourquoi ce dialogue avec les morts est-il nécessaire ?
Les figures du passé que vous mentionnez correspondent en réalité aux souvenirs d’enfance de ma grand-mère. Le premier point de départ du spectacle, en 2015, était une réflexion sur la figure du fantôme, notamment à travers l’histoire de mon arrière-arrière-grand-mère Gülizar, qui est toujours transmise oralement dans certaines régions, notamment par des populations kurdes. Cette découverte a nourri ma réflexion sur la manière dont les morts continuent d’habiter nos corps, nos récits, nos voix. Le théâtre est précisément le lieu où ces présences peuvent revenir. Il permet de faire dialoguer les vivants et les morts, d’explorer cette porosité. Mi morna s’inscrit dans cette recherche : comment représenter les fantômes du passé et leur donner une place sensible sur scène.

Vous incarnez la grand-mère et la petite-fille. Que raconte ce jeu de miroirs ?
Je ne sais pas si cela dit précisément quelque chose de notre relation, si ce n’est l’amour profond que je lui portais. Ma grand-mère était une formidable conteuse, dotée d’une personnalité très forte, presque théâtrale. Elle était déjà un personnage en soi. La faire apparaître sur scène s’est imposé naturellement. Ce dispositif me permet de parler de la transmission sans mettre de distance, sans rapporter ses paroles de manière indirecte. Je ne dis pas “ Anahide disait ”, je deviens Anahide, et c’est elle qui parle.

Votre langage scénique mêle théâtre physique, voix et objets. Pourquoi ce choix sensoriel ?
C’est le langage avec lequel je m’exprime sur scène depuis mes premières créations. Le corps a toujours été central, parfois mon seul outil. Il permet d’exprimer ce que les mots ne peuvent pas dire, notamment lorsqu’il s’agit de fantômes, de perte ou de douleur. Les objets, eux aussi, portent une mémoire.

Vous dites que jouer devant un public est un acte politique. En quoi cette pièce est-elle politique ?
Parce qu’elle invite à se connecter à ses propres ancêtres et aux violences du monde contemporain. Nous sommes tous contemporains de ces drames, même lorsque notre quotidien semble épargné. Mon souhait est que le public se sente concerné, à la fois par le passé et par le présent, et qu’il éprouve un sentiment de communauté, entre les morts, les vivants et ceux qui sont éloignés. La pièce aborde également des réalités peu connues du public français, comme l’histoire arménienne contemporaine et l’identité diasporique.

Même si la pièce est ancrée dans l’histoire arménienne, comment un public français peut-il s’y reconnaître ?
Parce que je parle d’expériences profondément intimes, mais universelles. Le rapport aux grands-parents, à leur disparition, aux objets qui restent, aux questions de transmission, concerne tout le monde. Les fantômes du passé, d’une manière ou d’une autre, nous habitent tous. Les premières rencontres avec le public lors des sorties de résidence l’ont confirmé : des personnes qui ne connaissaient rien à l’histoire arménienne ont été touchées et sont reparties avec le désir d’en savoir davantage, tout en ayant été émues par des éléments très personnels qui faisaient écho à leur propre histoire. 

Infos pratiques 
Paris – Théâtre du Chariot (11e)
Du 19 au 22 et 26 au 29 mars à 19h
Billetterie ouverte pour réservation en ligne sur le lien : https://www.theatreduchariot.fr/
Durée : environ 1h – À partir de 12 ans

Méliné Ter Minassian

Comédienne et metteuse en scène, Méliné Ter Minassian développe un travail mêlant théâtre physique, performance et mémoire. Après des études de lettres, elle vit trois ans en Arménie et crée des performances avec le collectif Queering Yerevan. Formée à l’École Jacques Lecoq et à l’Ecole Philippe Gaulier, elle cofonde en 2020 la compagnie Rouge Delta et crée notamment Du sucre sur les mains (2022). Elle enseigne parallèlement le théâtre auprès d’adolescent(e)s.


par Mourad PAPAZIAN 19 août 2026
par Mourad Papazian Depuis la tribune du Parlement arménien, le député Arman Yeghoyan, député du Contrat Civil (le parti de Nikol Pashinyan) a demandé qui étaient Aram Hamparian (directeur du bureau de la cause arménienne à Washington), Kaspar Garabedian (directeur du bureau de la cause arménienne à Bruxelles et Mourad Papazian (co-President du CCAF et membre du Bureau Mondial de la FRA) et au nom de combien de personnes nous nous exprimions. Au cours de son propos, ce député a surtout tenté de dévaloriser la diaspora, de sous-estimer son utilité et a conclu en soutenant l’absurde thèse qu’une diaspora plus forte signifierait une Arménie plus faible. Notre personne n’est pas le sujet essentiel. Le véritable sujet est leur conception de la Nation arménienne, de son histoire et de son avenir. Nous n’avons jamais prétendu parler au nom de tous les Arméniens. Nous parlons au nom de nos convictions, des responsabilités qui nous ont été confiées et de plusieurs décennies d’engagement public au service de l’Arménie, de l’Artsakh et de la Cause arménienne. La légitimité ne se réduit pas au mandat électoral. Elle vient aussi du service, de la constance, de la capacité à rassembler et des résultats obtenus. Un gouvernement est temporaire. L’État est permanent. La Nation arménienne, elle, est plus vaste encore. UN SIÈCLE DE RÉSISTANCE ET DE RECONSTRUCTION La diaspora arménienne contemporaine n’est pas née d’un choix de confort. Elle est largement née du génocide, de l’exil, des déportations et de la destruction des communautés arméniennes de l’Empire ottoman. Après 1915, des survivants privés de leur terre, de leurs biens et souvent de leurs familles ont reconstruit une vie collective au Liban, en Syrie, en France, aux États-Unis, au Canada, en Argentine, en Uruguay, en Grèce, à Chypre, en Iran, en Égypte, en Australie et dans des dizaines d’autres pays. Ils ont bâti des églises, des écoles, des centres culturels, des maisons de la jeunesse, des journaux, des œuvres sociales et des organisations de bienfaisance. Ils ont transmis la langue arménienne, particulièrement l’arménien occidental aujourd’hui menacé, notre foi, notre culture, notre mémoire et le sentiment d’appartenance à une même Nation. Les Églises apostolique, catholique et évangélique arméniennes, le Saint-Siège d’Etchmiadzin comme le Catholicossat de la Grande Maison de Cilicie, l’Union générale arménienne de bienfaisance, la Fédération révolutionnaire arménienne Dachnaktsoutioun, Hamazkayin, Homenetmen, la Croix-Bleue et l’Armenian Relief Society, ainsi que des milliers d’écoles, d’associations culturelles, sportives, éducatives et caritatives ont empêché que la dispersion ne devienne disparition. Ces structures ne sont pas parfaites. Aucune institution humaine ne l’est. Mais nier leur rôle historique revient à effacer un siècle de résistance culturelle et nationale. Sans elles, une grande partie de la diaspora se serait dissoute dans l’assimilation. Sans elles, des millions de descendants de survivants n’auraient conservé ni langue, ni mémoire, ni lien vivant avec l’Arménie. LA DIPLOMATIE OFFICIEUSE DE LA NATION ARMÉNIENNE Durant la période soviétique, la République socialiste soviétique d’Arménie ne disposait pas d’une diplomatie souveraine capable de défendre librement les droits nationaux arméniens. Dans ce contexte, la FRA Dachnaktsoutioun et le réseau mondial des comités de défense de la Cause arménienne — les Hay Tad — ont assumé une véritable diplomatie officieuse. À Washington, Paris, Bruxelles, Ottawa, Londres, Buenos Aires, Beyrouth, Téhéran et dans de nombreuses autres capitales, ils ont porté la mémoire du génocide, les droits du peuple arménien et l’existence même de l’Arménie dans le débat public international. Depuis l’indépendance de 1991, ce travail ne s’est pas arrêté. Il s’est mis au service de la République d’Arménie, de sa sécurité, de son développement et de son rayonnement. La diaspora s’est mobilisée après le séisme de 1988, pendant les années de blocus, lors des différentes guerres, pour soutenir l’Artsakh, aider les réfugiés, financer des projets humanitaires, attirer des investissements et ouvrir aux représentants arméniens les portes des institutions politiques étrangères. S’opposer à la politique d’un gouvernement arménien n’a jamais signifié s’opposer à l’État arménien. Il arrive même que contester un gouvernement soit la meilleure manière de servir durablement l’État. DES RÉSULTATS INTERNATIONAUX INCONTESTABLES La reconnaissance internationale du génocide arménien n’est pas tombée du ciel. Elle est le résultat de décennies de travail mené par les survivants, leurs descendants, les historiens, les Églises et les organisations de la diaspora, parmi lesquelles les comités de la cause arménienne - Hay Tad ont joué un rôle déterminant. Selon le décompte international disponible en 2026, outre l’Arménie elle-même, la reconnaissance a été actée, sous des formes juridiques différentes — loi, résolution parlementaire ou décision gouvernementale — par trente-trois États : l’Argentine, l’Autriche, la Belgique, la Bolivie, le Brésil, le Canada, le Chili, Chypre, la République tchèque, le Danemark, la France, l’Allemagne, la Grèce, Israël, l’Italie, la Lettonie, le Liban, la Lituanie, le Luxembourg, le Mexique, les Pays-Bas, le Paraguay, la Pologne, le Portugal, la Russie, la Slovaquie, la Suède, la Suisse, la Syrie, le Saint-Siège, le Venezuela, les États-Unis et l’Uruguay. À l’échelle internationale, des textes, rapports ou déclarations formelles ont notamment été adoptés par le Parlement européen, la Sous-commission des Nations unies pour la prévention de la discrimination et la protection des minorités, la Commission des crimes de guerre des Nations unies, des membres de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, l’Organisation internationale de la Francophonie, le Conseil œcuménique des Églises, le Parlement du Mercosur, le Tribunal permanent des peuples et l’Association internationale des spécialistes du génocide. S’y ajoutent les travaux du Centre international pour la justice transitionnelle, de la Fondation Elie Wiesel, de la Ligue des droits de l’homme, de l’Union des congrégations hébraïques américaines, de l’Association des droits de l’homme de Turquie, du Parlement du Kurdistan en exil et d’autres autorités scientifiques et morales internationales. Voilà ce que produit une diaspora structurée : elle transforme une mémoire menacée d’effacement en une vérité reconnue internationalement. LA TURQUiE ET L’UNION EUROPÉENNE Nous avons également combattu l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne tant qu’Ankara persistait dans la négation du génocide, le blocus de l’Arménie, l’occupation de Chypre et la violation des principes fondamentaux sur lesquels repose le projet européen. Ce combat n’était pas dirigé contre le peuple turc. Il défendait la crédibilité de l’Europe et les valeurs de vérité, de justice, de démocratie et de respect des peuples. En 2005, le Parlement européen lui-même a considéré que la reconnaissance du génocide arménien devait constituer un préalable à l’adhésion de la Turquie. Cette position n’aurait jamais été obtenue sans le travail patient des organisations arméniennes d’Europe. L’AMITIÉ ENTRE LA FRANCE ET L’ARMÉNIE En France, les liens exceptionnels unissant nos deux pays ne sont pas apparus spontanément dans les communiqués diplomatiques. Ils ont été construits pendant des décennies par la communauté arménienne, ses institutions et ses militants, en coopération avec des responsables politiques français de toutes sensibilités. La loi française du 29 janvier 2001 reconnaissant publiquement le génocide arménien, l’instauration d’une journée nationale de commémoration le 24 avril, les résolutions parlementaires en faveur de l’Arménie et de l’Artsakh, les jumelages, les partenariats décentralisés, l’inscription du 24 Avril en tant que journée nationale du génocide arménien dans le calendrier officiel de la République française et la mobilisation constante des élus français sont le produit de ce travail. J’ai pris ma part dans ces combats, souvent en première ligne. J’ai contribué, avec beaucoup d’autres, à faire de l’amitié franco-arménienne une réalité politique et stratégique. Nous avons ouvert des portes à Paris, à l’Assemblée nationale, au Sénat, au Parlement européen et auprès des différentes présidences de la République. Mais c’est le travail de milliers de militants durants plusieurs décennies qu’il faut saluer. Ce n’est pas un travail personnel. MON EXPULSION ET MA VICTOIRE JUDICIAIRE C’est précisément parce que j’ai participé à ces combats et parce que j’ai refusé de me taire devant les choix de Nikol Pashinyan que, dans la nuit du 13 au 14 juillet 2022, le pouvoir arménien m’a interdit d’entrer dans ma propre patrie et m’a fait expulser de l’aéroport de Zvartnots. Le prétexte invoqué fut ma prétendue implication dans l’organisation d’une manifestation à Paris contre Nikol Pashinyan, le 1er juin 2021. Au cours de la procédure judiciaire, le Service national de sécurité arménien n’a même pas présenté ce prétexte devant le tribunal. Aucun fondement permettant de justifier la mesure prise contre moi n’a été présenté devant la justice. Après dix-huit mois de bataille judiciaire, le Tribunal administratif d’Erevan m’a donné raison, en janvier 2024, et a ordonné mon retrait du fichier des étrangers déclarés indésirables. Cette victoire a démontré qu’un gouvernement ne peut pas décider arbitrairement qu’un Arménien engagé devient indésirable dans la patrie de ses ancêtres simplement parce qu’il dérange le pouvoir en place. UNE DIASPORA LIBRE NE SERA JAMAIS UNE ADMINISTRATION DU GOUVERNEMENT Le pouvoir de Nikol Pashinyan tente aujourd’hui de contourner les structures historiques de la diaspora et de leur substituer des interlocuteurs et des « commissaires » qu’il choisit lui-même. L’État arménien a naturellement le droit d’organiser ses relations avec la diaspora. Il n’a pas le droit de décider qui représente des citoyens libres vivant dans des pays démocratiques. La diaspora n’est ni une circonscription électorale de Nikol Pashinyan ni une annexe administrative du gouvernement d’Erevan. On ne dialogue pas avec la diaspora en sélectionnant ceux qui approuvent le pouvoir et en excluant ceux qui le critiquent. Cela ne s’appelle pas un dialogue : cela s’appelle une tentative de mise au pas. Cette entreprise échouera. Les grandes institutions de la diaspora existaient avant le gouvernement actuel. Elles continueront d’exister après lui. Leur légitimité vient de leur histoire, de leurs membres et de leur action, non d’une nomination délivrée par un cabinet ministériel. UNE CONVERGENCE AVEC LES OBJECTIFS D’ANKARA ET DE BAKOU Ilham Aliyev a publiquement désigné le « lobby arménien » mondial comme l’ennemi numéro un de l’Azerbaïdjan. Recep Tayyip Erdoğan a lui-même accusé les diasporas arméniennes de France et des États-Unis d’entraver sa conception de la normalisation, en appelant le gouvernement arménien à neutraliser leur influence. Lorsqu’un pouvoir arménien attaque les organisations historiques de la diaspora, essaie de délégitimer les militants de la Cause arménienne et tente de substituer la docilité au pluralisme, il accomplit objectivement ce qu’Ankara et Bakou souhaitent depuis des décennies. Il n’est pas nécessaire d’imaginer une chaîne d’ordres secrets pour constater cette convergence. Le résultat politique est sous nos yeux : tenter d’affaiblir les structures qui défendent la mémoire du génocide, les droits de l’Artsakh et les intérêts de l’Arménie sert directement les stratégies d’Erdoğan et d’Aliyev. Le projet panturquiste ne craint pas une diaspora silencieuse, divisée et désorganisée. Il craint une diaspora consciente, structurée, influente et capable d’agir dans les grandes démocraties. UNE DIASPORA FORTE NE SE CONSTRUIT PAS EN VIDANT L’ARMÉNIE Le raisonnement du régime de Pashinyan repose sur une erreur fondamentale : il confond puissance démographique et puissance politique. Une diaspora ne devient pas forte uniquement parce que de nouveaux Arméniens quittent l’Arménie. Elle devient forte lorsqu’elle organise les communautés déjà existantes, transmet la langue aux nouvelles générations, forme des responsables politiques, des chercheurs, des journalistes, des juristes et des entrepreneurs, crée des réseaux d’expertise et mobilise ses capacités économiques et diplomatiques. Aucune de ces actions ne retire un seul habitant à l’Arménie. Nous pouvons vouloir simultanément davantage d’Arméniens vivant en Arménie, davantage de rapatriement et une diaspora plus organisée et plus influente. Ces objectifs ne sont pas contradictoires. Ils sont complémentaires. L’Arménie et la diaspora ne sont pas deux vases communicants dont l’un devrait se vider pour que l’autre se remplisse. Elles sont les deux dimensions d’une même Nation. L’Arménie est l’État souverain de ses citoyens. Mais elle est aussi la patrie de toute la Nation arménienne. NOUS N’OUBLIERONS NI l’ARTSAKH NI LES OTAGES DE BAKOU Cette Nation n’oubliera jamais l’Artsakh, les 120 000 Arméniens contraints à l’exode en 2023, leur droit de vivre en sécurité sur leur terre, ni le patrimoine culturel et religieux arménien aujourd’hui menacé. Elle n’oubliera pas davantage les anciens dirigeants de l’Artsakh, les militaires, les civils et les autres prisonniers arméniens toujours détenus dans les prisons de Bakou. Leur libération immédiate et inconditionnelle devrait être une exigence centrale, publique et non négociable de toute discussion avec l’Azerbaïdjan. Il est insupportable que le pouvoir de Nikol Pashinyan ne place pas cette question au cœur des négociations. Une paix construite sur l’abandon des prisonniers, l’effacement de l’Artsakh et le silence imposé à la diaspora ne serait ni juste ni durable. LES GOUVERNEMENTS PASSENT, LA NATION DEMEURE Monsieur Yeghoyan, votre mandat et celui de vos collègues est temporaire. La Nation arménienne est permanente. Vous demandez qui est Mourad Papazian. Je suis un Arménien parmi des millions d’autres, héritier d’une histoire que personne ne pourra abolir, engagé au service d’une patrie que personne ne pourra me confisquer. Je ne demande pas au gouvernement de Nikol Pashinyan la permission d’être Arménien. Je ne lui demande pas davantage l’autorisation de défendre l’Arménie, l’Artsakh, les prisonniers de Bakou ou la vérité historique du génocide. Nous poursuivrons notre combat pour l’indépendance, la souveraineté et la sécurité de la République d’Arménie. Nous continuerons à défendre son peuple, son patrimoine et ses intérêts dans tous les pays où nous sommes présents. Une diaspora forte n’est pas une menace pour l’Arménie. Elle est une profondeur stratégique, une force diplomatique, culturelle, économique et politique indispensable. Affaiblir la diaspora, c’est affaiblir l’Arménie. Les dresser l’une contre l’autre, c’est servir le projet de ceux qui veulent réduire la Nation arménienne au silence. À cette entreprise, nous opposerons notre mémoire, notre unité et notre détermination. Les gouvernements passent. L’Arménie et la Nation arménienne demeurent.
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